Ecole Privée des Techniques Economiques et Commerciales
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Casablanca divisée, c’est là le véritable danger

A la gare Casa-Port, les gens commencent à s’indigner quand le train enregistre un retard d’un quart d’heure ; parfois, l’attente peut se prolonger une heure entière et des fois, le train peut stopper n’importe où, et alors les voyageurs vont s’installer à même les rails pour protester contre le mépris dont on a fait montre à leur égard…. Et c’est bien logique et compréhensible car le moins que cette ville sauvage puisse faire pour ses « serfs » est de les ramener chez eux tous les soirs à l’heure convenue afin qu’ils puissent, de leur côté, aller la retrouver le lendemain, en temps et en heure… une sorte de paix des Braves.

Alors que les voyageurs attendaient, donc le train, trois dames devisaient entre elles d’un sujet passionnant… celui des agressions que connaît la métropole. Chacune de ces trois dames a été attaquée par des voleurs qui ne semblent craindre rien ni personne. La première femme racontait qu’un jour, elle avait été agressée par un type qui lui avait arraché la chaîne en or qu’elle portait au cou, avant de prendre ses jambes à son cou à lui… la seconde femme avait souri, puis avait dit qu’elle aussi avait été attaquée par un type qui lui avait dérobé sa chaîne avec une extraordinaire dextérité, avant de changer d’air comme si de rien n’était. L’histoire de la troisième femme était plus particulière : elle avait raconté qu’un voleur s’était planté face à elle et avait entrepris de lui arracher sa chaîne, mais elle avait résisté et l’agresseur s’était enfui ; elle était alors restée à le guetter dans le cas où il reviendrait… un peu comme si le détroussement des femmes de leurs chaînes était devenue une obligation pour toute personne désireuse de faire carrière dans le vol à la tire ou à l’arraché à Casablanca.

Si donc trois dames se sont retrouvées sur les quais de la gare de Casablanca pour évoquer leurs mésaventures avec les voleurs, que disent les autres femmes ? Rien, absolument rien et la raison tient dans le fait qu’aucune d’elles ne porte quelque chose à son cou… Les voleurs aussi connaissent la crise…

Les vols à la tire ou au coup de poing à Casablanca ont de tous temps constitué des sujets de discussions passionnées. Ainsi, voilà quelques semaines, un policier était monté dans un bus bondé, et un voleur audacieux avait profité de la situation pour lui faucher son arme et prendre la poudre d’escampette. Cela ne peut se produire ailleurs qu’à Casablanca car les bus dans cette ville représentent un monde à part que ne peuvent connaître que ceux qui les prennent.

Un autre fait se produit dans cette bonne ville de Casablanca de plus en plus souvent : des automobilistes conduisent leurs voitures, puis se trouvent sous le tir nourri… de cailloux que leur jettent des voleurs ; si la voiture ne fait pas de tonneaux, c’est déjà une grande victoire… la ville de toutes les sauvageries, on vous dit ! C’est ainsi qu’en parlent ses habitants, ses visiteurs, ceux qui l’aiment et ceux qui la détestent… une ville monstrueuse, qui grandit monstrueusement.

Les voitures à Casablanca évoquent assez ces bolides qui s’apprêtent à s’élancer, bravant tous les dangers. Un visiteur de la ville a ainsi commenté la chose en affirmant qu’à chaque fois qu’il se trouve à un feu rouge, il a l’impression de voir Moulay Ahmed Alaoui sur le côté de la chaussée, brandissant un drapeau rouge qu’il abat dès que le feu passe au vert, donnant le signal de départ du rallye… une description réaliste d’une réalité indescriptible.

A Casablanca, il existe bien d’autres choses qui poussent à la tristesse. Ainsi, cette ville, du temps du Protectorat, était un véritable petit bijou ; pourquoi donc s’est-elle transformée en cauchemar après que les Français furent partis ? Faut-il vraiment que les gens ressentent toujours une nostalgie pour cette période honnie de notre histoire ?

Les espaces verts à Casa relèvent de la légende invisible. Ici, dans cette cité, les arbres ne poussent pas, seuls les bâtiments sortent du sol et s’envolent vers le ciel. Une forêt certes, mais une forêt de béton et de ciment. Grâce soit rendue à Dieu que ce soit les Français qui aient tracé ses voies et ses boulevards voilà un siècle, car si cela avait le fait des moqaddems et des caïds, la question casablancaise aurait été close depuis belle lurette.

L’urbanisme et l’esthétique de Casablanca sont incroyablement beaux, mais malheureusement tout a basculé en cauchemar… une ville sale qui tombe en ruine, peu à peu, pièce par pièce, zanga zanga… On a vu des bâtiments historiques, des œuvres d’art qui se trouvent aujourd’hui surmontées de baraques en tôle ondulée, mais bien évidemment aucun des responsables ne veut voir cette réalité d’une ville qui mérite mieux que ça.

Un autre cauchemar, le projet du tramway dont les travaux semblent ne jamais devoir se terminer un jour. Dans une avenue principale, les engins creusent la voie de ce tramway pendant qu’à quelques mètres de là, un(e) ivrogne tête une bouteille de vin bon marché et de mauvaise facture à même le goulot, en plein jour. Ainsi va la vie dans la ville : un œil sur l’avenir qui regarde par-dessus une misère affligeante à pleurer.

Les gens disent que la misère règne partout sur la terre, qu’elle existe à New York, à Moscou, à Tokyo, à Paris, à Londres, à Madrid et à Rome. Ceux qui disent ça ont certes raison mais, en même temps, ils doivent considérer que les Marocains sont des imbéciles qui goberont tout ce qu’ils leur disent. En effet, à supposer et admettre que ces villes prestigieuses connaissent la même misère que Casablanca, peut-on dire que cette dernière leur ressemble aussi dans ce qu’elles ont de plus beau et de plus civilisé ? C’est cela, la véritable question à poser.

Mais bon, il faut savoir être juste. Casablanca dispose désormais d’un centre commercial baptisé Morocco Mall, et dans ce temple de la consommation débridée, on vend des souliers ou des sacs à main pour 10 ou 20 millions de centimes, et on y trouve même des salons de coiffure pour chiens et d’autres pour les soins des fourrures des chats.

C’est cela le véritable danger qui guette Casablanca, qu’elle ne soit divisée un jour entre ceux qui crèvent dans des trous à rats et ceux qui vivent dans les nuages.

par Abdallah Damoune

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